Se faire « bouffer » par les autres : quand l’incapacité à dire non provoque des crises alimentaires

L’hypnose ne se substitue pas à un suivi médical. Raphaël (l’auteur) n’est pas médecin. Parlez-en à votre médecin traitant au préalable.

En bref

Beaucoup de femmes qui vivent des crises alimentaires partagent un même point commun : elles se « font bouffer » par leur entourage avant de se « bouffer » elles-mêmes. L’incapacité à dire non sans culpabiliser crée un vide émotionnel chronique que la nourriture vient remplir.

Comprendre la différence entre bienveillance, empathie, compassion et oubli de soi est souvent la première clé pour sortir de ce cycle. C’est précisément ce que je travaille avec mes clientes en séance.

Il y a une phrase que j’entends souvent dans mon cabinet, prononcée avec un mélange de honte et d’épuisement :

« Je ne comprends pas pourquoi je fais ça. Je viens d’une bonne famille, mes amis sont gentils, mon partenaire m’aime… et pourtant je me retrouve à vider le placard à 22h sans pouvoir m’arrêter. »

Une de mes clientes — appelons-la Laurie — m’avait décrit son dimanche en détail. Elle avait passé la journée entière à aider sa belle-famille à déménager. Personne ne lui avait vraiment demandé : elle avait dit oui parce que « c’était la chose à faire ». À 19h, rentrée chez elle, les genoux en compote et la gorge serrée, elle s’était retrouvée debout devant le réfrigérateur ouvert. Elle n’avait même pas faim. Pourtant, elle avait mangé. Beaucoup. Jusqu’à avoir mal.

Ce n’est pas une histoire de nourriture. C’est une histoire de place. De la sienne, précisément — qu’elle n’avait pas su prendre ce jour-là.

Dans notre culture, les femmes apprennent très tôt que prendre soin des autres est une valeur. Être attentive, disponible, à l’écoute. Anticiper les besoins avant même qu’ils soient formulés. Et ça, beaucoup de mes clientes le font avec une générosité sincère, réelle, touchante.

Mais il y a un glissement qui se fait parfois sans qu’on s’en aperçoive — entre plusieurs façons d’être qui semblent proches et qui sont pourtant radicalement différentes :

  • La bienveillance, c’est donner depuis un endroit de plénitude. Je t’aide parce que j’en ai envie, parce que j’ai l’énergie pour le faire, parce que ça me nourrit aussi de te voir avancer.
  • L’empathie, c’est ressentir ce que l’autre ressent — sans pour autant s’y perdre ou en être submergée. On comprend, on accompagne, mais on reste soi.
  • La compassion, c’est vouloir soulager la souffrance de l’autre, tout en maintenant une distance saine. On aide sans se sacrifier.
  • L’oubli de soi, en revanche, c’est tout autre chose. C’est aider les autres alors qu’on est à sec, parce qu’on ne sait plus comment — ou qu’on n’ose plus — dire non. Ce n’est plus donner : c’est se vider.

La frontière entre compassion et oubli de soi est parfois très mince. Et c’est précisément dans cet espace-là, entre les deux, que les crises alimentaires trouvent leur terrain fertile.

Femme disant non avec des gestes.

Quand « se faire bouffer » par les autres crée un vide intérieur

J’accompagne beaucoup de femmes qui ont développé une sorte de radar pour les besoins des autres. Elles sentent quand leur collègue est stressée, quand leur mère a besoin de soutien, quand leur partenaire est agacé. Et elles s’ajustent en temps réel, souvent au détriment de ce qu’elles ressentaient, voulaient ou avaient prévu pour elles-mêmes.

Ce que j’observe dans mon cabinet, c’est que ce fonctionnement crée un vide particulier. Pas un vide de sens, pas un manque d’amour — un vide de soi. À force de se plier, de s’effacer, de s’adapter, on perd le contact avec sa propre intériorité. On ne sait plus très bien ce qu’on ressent. Ce qu’on aime. Ce dont on a besoin.

Et la nourriture, elle, est toujours là. Immédiate. Concrète. Elle remplit quelque chose, au moins pour quelques minutes.

L’hyper-empathie et son lien direct avec les compulsions alimentaires — comprendre le mécanisme

Le schéma du « oui » qu’on regrette aussitôt

Il y a un pattern que je vois se répéter avec une régularité frappante. Il ressemble à ça :

  1. Quelqu’un fait une demande — ou laisse juste entendre qu’il aurait besoin de quelque chose.
  2. À l’intérieur, quelque chose dit non. Clairement, fermement : non, pas ce soir, j’ai besoin de récupérer.
  3. Mais avant même que ce non puisse sortir, une autre voix prend le dessus : tu vas le décevoir, tu es égoïste, c’est pas si grave, tu peux bien faire ça pour lui/elle.
  4. Le oui sort. Souriant, souvent.
  5. Et derrière ce oui, s’accumulent : la frustration de ne pas s’être écoutée, la rancœur envers l’autre, la colère contre soi-même.
  6. Le soir venu — ou parfois dans l’heure qui suit — il y a une crise alimentaire.

Ce n’est pas de la gourmandise. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est de la colère qui ne peut pas s’exprimer autrement. C’est une frustration qui cherche une issue et ne trouve que le réfrigérateur.

Bon à savoir

La nourriture comme seule « récompense » accessible. Pour beaucoup de femmes qui s’oublient au quotidien, manger — et surtout manger des aliments très sucrés ou très gras — devient la seule forme de soin qu’elles se permettent. Tout le reste est pour les autres. La nourriture, elle, ne juge pas, ne demande rien, et procure un soulagement immédiat. C’est ce qui explique pourquoi les crises surviennent souvent le soir, seules, une fois que « tout le monde est servi ».

Reconnaître ce mécanisme n’est pas une faiblesse — c’est le point de départ d’un vrai changement.

Pourquoi poser des limites provoque-t-il autant de culpabilité ?

Parmi les femmes que j’accompagne, poser une limite — même la plus légitime — s’accompagne presque toujours d’un cortège de pensées douloureuses. « Je suis égoïste. » « Je ne pense qu’à moi. » « C’est pas si grave, j’aurais pu faire l’effort. »

Cette culpabilité n’est pas innée. Elle s’est construite, souvent depuis l’enfance, à partir de messages reçus de l’entourage, parfois explicites (« les autres passent avant toi »), parfois silencieux mais tout aussi puissants. On a appris que l’amour se gagne en donnant, que la valeur vient du service rendu, que le non est une forme d’abandon ou de cruauté.

Résultat : le non devient physiquement difficile à prononcer. Il est bloqué quelque part entre la gorge et les lèvres. Et même quand il sort, il est suivi d’une vague de remords qui épuise presque autant que si on avait dit oui.

Cette dépense émotionnelle permanente — soit dire oui en se trahissant, soit dire non en se culpabilisant — vide les ressources internes à grande vitesse. Et quand il ne reste plus d’énergie pour gérer ses émotions autrement, la nourriture reprend sa fonction d’anesthésiant.

Anxiété et compulsions alimentaires : comment l’une nourrit l’autre (et comment en sortir)

La nourriture comme soupape : comprendre la logique derrière la crise

Quand je demande à mes clientes ce qu’elles ressentent juste avant une crise, les réponses se ressemblent étrangement : « une tension que je n’arrive pas à nommer », « comme une pression qui monte », « une sorte de vide creux dans la poitrine ».

Ce que je vois, c’est que la nourriture remplit plusieurs fonctions dans ce contexte :

  • Elle compense. J’ai tout donné aux autres aujourd’hui — là, je me donne quelque chose, même si c’est destructeur.
  • Elle punit. Je n’ai pas réussi à dire non, je me fâche contre moi-même en me faisant du mal.
  • Elle anesthésie. La tension émotionnelle devient une sensation physique, plus gérable, plus concrète.
  • Elle remplit. Le vide laissé par l’absence de soi trouve un substitut immédiat.

Comprendre laquelle de ces fonctions est la plus active chez soi est déjà un premier pas considérable. Parce qu’une fois qu’on sait ce que la crise cherche à accomplir, on peut commencer à chercher comment y répondre autrement.

Comment distinguer la vraie faim de la faim émotionnelle dans ces moments-là ?

Une des premières choses que je propose à mes clientes, c’est d’apprendre à faire la différence entre une faim physiologique et une faim émotionnelle. Ce n’est pas toujours simple, surtout quand on a passé des années à ne plus écouter les signaux de son corps.

Quelques repères utiles :

  • La faim physique apparaît progressivement, elle est localisée dans l’estomac, elle peut attendre.
  • La faim émotionnelle arrive souvent d’un coup, elle est urgente, elle vise des aliments très spécifiques (souvent sucrés ou gras), et elle n’est jamais vraiment rassasiée.
  • La faim émotionnelle est souvent précédée d’un événement émotionnel — une conversation difficile, un oui dit à contrecœur, un sentiment d’injustice.

Faim émotionnelle : comment la reconnaître et ne plus confondre avec la faim physique

Reconnaître cette différence ne fait pas disparaître la crise du jour au lendemain. Mais ça permet de sortir du pilote automatique — et d’introduire, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, un espace entre le déclencheur et le geste.

Repas sain contre grignotage excessif

Le piège de la femme « trop gentille »

J’utilise volontairement ce terme, même s’il peut sembler réducteur. Parce que c’est souvent comme ça que mes clientes se désignent elles-mêmes :

« Je suis trop gentille », « je suis incapable de décevoir quelqu’un », « tout le monde sait qu’il peut compter sur moi ».

Ce qu’elles décrivent là, c’est une identité construite autour de la disponibilité aux autres. Une identité qui leur a souvent valu beaucoup d’affection, de reconnaissance, de valeur sociale. Et c’est précisément pour ça qu’elle est si difficile à remettre en question.

Parce que si je pose des limites… est-ce que je suis encore « gentille » ? Est-ce qu’on va encore m’aimer ? Est-ce que je vais perdre ma place dans le groupe ?

Ces questions-là, elles ne sont pas conscientes la plupart du temps. Elles opèrent en arrière-plan, comme un programme silencieux. Et c’est exactement pour ça que la volonté seule ne suffit pas à les résoudre.

Pourquoi « décider de dire non » ne fonctionne pas à long terme ?

J’ai accompagné des femmes qui avaient lu tous les livres sur la communication non violente, qui savaient très bien en théorie qu’elles avaient le droit de refuser, qui s’étaient même entraînées devant leur miroir à prononcer « non, désolée, ce n’est pas possible pour moi ».

Et qui, le lendemain, avaient dit oui.

Ce n’est pas un échec de volonté. C’est simplement que la volonté opère au niveau conscient, alors que les croyances qui rendent le non si douloureux opèrent bien plus profondément — dans des schémas anciens, souvent appris dans l’enfance, gravés dans des expériences émotionnelles puissantes.

On ne « décide » pas de ne plus culpabiliser. On ne se convainc pas intellectuellement que ses besoins comptent autant que ceux des autres si une partie de soi, très profonde, ne le croit pas vraiment.

C’est là que le travail en profondeur — celui que je propose en séance — prend tout son sens.

Comment l’hypnose aide-t-elle à reconstruire un rapport sain à ses propres besoins ?

Ce que je fais dans mon cabinet, c’est aller chercher ces schémas là où ils vivent — pas dans le discours rationnel, mais dans les couches émotionnelles profondes. L’état hypnotique crée un espace de grande réceptivité intérieure, où les résistances habituelles s’assouplissent et où il devient possible de revisiter des croyances anciennes avec un regard neuf.

Concrètement, avec mes clientes, le travail autour des limites et de l’oubli de soi passe souvent par plusieurs étapes :

  1. Retrouver le contact avec ses propres sensations. Avant même de poser des limites, il faut pouvoir entendre sa propre voix intérieure — ce « non » qui était là et qu’on a appris à ignorer.
  2. Identifier l’origine de la culpabilité. Souvent, il y a un événement fondateur, une figure importante, un message reçu tôt dans la vie. Le mettre au jour permet de le décharger de son pouvoir.
  3. Réapprendre ce que signifie prendre soin de soi. Non pas comme un acte égoïste, mais comme une condition nécessaire pour pouvoir continuer à donner aux autres sans se vider.
  4. Remplacer la crise par la vraie réponse au besoin. Pas supprimer la crise par la force, mais trouver ce qu’elle cherche à satisfaire — et créer un chemin plus direct pour y répondre.

Relation toxique avec la nourriture : sortir du cycle culpabilité-crise-honte

Le résultat que j’observe chez mes clientes, ce n’est pas seulement moins de crises alimentaires. C’est une femme qui se retrouve elle-même. Qui dit non quand c’est non. Qui dit oui quand c’est vraiment oui. Qui mange parce qu’elle a faim — pas parce qu’elle est épuisée de s’être oubliée toute la journée.

Ce que vivent concrètement les femmes qui travaillent sur ces questions

Une de mes clientes m’a dit, plusieurs mois après le début de notre travail ensemble : « Avant, après chaque crise, je me détestais. Maintenant, quand j’en ai une, je me demande ce que je n’ai pas pu exprimer. Et souvent je trouve. »

Ce glissement — de la honte vers la curiosité — c’est l’un des changements les plus profonds que j’observe. Parce qu’il transforme la crise d’un ennemi à combattre en un signal à écouter.

Une autre cliente m’avait décrit un moment qui l’avait surprise elle-même : pour la première fois depuis des années, elle avait dit non à sa mère — une demande pourtant « raisonnable », qui aurait simplement demandé de sacrifier son seul week-end de repos du mois. Elle avait raccroché avec les mains qui tremblaient. Mais elle n’avait pas eu de crise ce soir-là. Parce qu’il n’y avait rien à combler — elle s’était écoutée.

Première étape concrète : observer sans juger

Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire — dans ces oui prononcés à contrecœur, dans cette fatigue de toujours passer après les autres, dans ces crises qui surviennent systématiquement après certaines interactions — voici ce que je vous invite à essayer cette semaine :

Après la prochaine fois où vous dites oui alors que vous vouliez dire non, avant de vous diriger vers la cuisine, posez-vous ces trois questions :

  • Qu’est-ce que je ressens dans mon corps en ce moment ? (serrement à la gorge, tension dans les épaules, lourdeur dans la poitrine ?)
  • Quelle émotion se cache derrière cette envie de manger ? (colère ? tristesse ? frustration ? sentiment d’injustice ?)
  • De quoi est-ce que j’aurais vraiment besoin là, maintenant, si la nourriture n’existait pas ?

Vous n’avez pas besoin de résoudre quoi que ce soit à ce stade. Juste observer. Juste nommer. C’est un premier geste de présence à soi-même — et parfois, ça suffit à désamorcer la crise.


Et si vous vouliez aller plus loin ?

Ce que je viens de décrire — la confusion entre bienveillance et oubli de soi, la culpabilité autour des limites, les crises alimentaires comme soupape — c’est l’une des dynamiques les plus fréquentes que j’accompagne dans mon cabinet.

Ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas non plus quelque chose qui se règle uniquement avec de la bonne volonté ou de la lecture. C’est un travail qui demande d’aller chercher en profondeur — là où les vieux schémas vivent.

La honte maintient le cycle — elle ne l'arrête pas. Ce qu'on travaille ensemble, c'est le fil qui relie la honte à la prochaine crise.

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Raphaël, hypnothérapeute spécialisé TCA

Raphaël TCA

Hypnothérapeute · Spécialiste TCA · 10 ans de pratique · Paris

Cet article est rédigé à partir de mon expérience de terrain auprès de plus de 1000 femmes accompagnées en hypnose pour les troubles du comportement alimentaire.

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